J’ai guéri mon rapport au travail en codant autrement

Je vais vous dire une chose que peu de développeurs avouent à voix haute : pendant des années, mon clavier a été un confessionnal où je ne me suis jamais pardonné.


Je m’appelle Baldé Amadou Dioulde. Je code depuis Conakry, et avant de fonder Mflexion, j’ai cru,

comme beaucoup d’entre vous, que ma valeur se mesurait en lignes écrites, en commits poussés, en nuits sacrifiées. Je pensais que pour exister dans ce métier, il fallait souffrir un peu, beaucoup, sans fin. Je n’avais pas un rapport au travail. J’avais une dette envers le travail, et je la remboursais chaque jour, avec intérêts.


Ce soir, je ne viens pas vous parler de productivité. Je viens vous parler de guérison. Parce qu’il y a quelques années, j’ai cessé de coder pour prouver que j’existais, et j’ai commencé à coder pour vivre. Et entre ces deux phrases, il y a eu toute une traversée — celle que je veux vous raconter ce soir, sans la polir, sans la rendre plus belle qu’elle ne l’a été.


Je regarde cette salle, et je reconnais des visages qui me ressemblaient il y a quelques années : des yeux fatigués qu’on maquille de café et d’ambition, des téléphones posés sur la table comme on pose une arme avant un duel qu’on attend toujours. Je ne suis pas venu vous donner une leçon. Je suis venu déposer un témoignage, à la manière dont on dépose une pierre dans un cercle de palabre, pour que chacun en fasse ce qu’il a besoin d’en faire.


Le mensonge

On m’a vendu un mensonge très tôt, et il portait un nom élégant : la performance.

On m’a dit qu’un bon développeur est un développeur disponible. Qu’un esprit brillant ne dort pas, il itère. Que le repos est une faiblesse qu’on rattrape le week-end, en culpabilisant, entre deux notifications Slack qu’on regarde même en vacances. J’ai cru ce mensonge avec la ferveur de quelqu’un qui veut être aimé. Chaque deadline tenue devenait une preuve d’amour de moi-même que je n’arrivais pas à me donner autrement. Chaque bug résolu à deux heures du matin était une médaille que personne ne voyait, sauf moi — et encore : je ne la voyais jamais assez grande.


Le problème de ce mensonge, c’est qu’il ne se nourrit jamais. Plus je donnais, plus il avait faim. Mon code devenait propre, mes architectures élégantes, mes applications rapides — et moi, en dessous, je devenais une coquille qui tenait debout grâce au café, à l’adrénaline, et à la peur de ne pas être suffisant. Je répondais aux messages à minuit pour qu’on sache que j’étais sérieux. Je refusais les vacances pour qu’on sache que j’étais indispensable. Je ne savais pas encore que coder et se détruire n’étaient pas la même discipline, même si on me les avait toujours enseignées dans la même phrase.


Je dormais mal depuis longtemps, mais je ne le savais pas, parce que je confondais l’insomnie avec la discipline. Je me réveillais à quatre heures avec des solutions techniques toutes faites dans la tête, et je prenais ça pour de l’inspiration — jamais pour un système nerveux qui ne savait plus s’éteindre. Mon corps essayait de me parler depuis des mois. Je traduisais chacun de ses messages en tickets à résoudre.


La nuit où j’ai cassé

Il y a eu une nuit précise. Je ne vous donnerai pas tous les détails, parce que certaines blessures n’ont pas besoin d’être exposées pour être vraies — elles ont seulement besoin d’être reconnues.


Je me souviens d’un terminal ouvert, d’une erreur stupide, une erreur que j’aurais réglée en cinq minutes un lundi matin frais. Mais c’était un jeudi, trois heures dix-sept du matin, et cette erreur minuscule a fait s’effondrer quelque chose de beaucoup plus grand en moi. Pas mon code. Moi. J’ai senti mes mains trembler sur un clavier qu’elles connaissaient pourtant par cœur. J’ai senti ma poitrine se serrer pour une ligne rouge dans un terminal, comme si cette ligne rouge était un jugement sur tout ce que j’étais.


J’ai fermé l’ordinateur. Pas comme on ferme un dossier. Comme on referme une porte sur une pièce où l’on ne veut plus jamais entrer dans cet état-là.

Le lendemain, mon corps m’a envoyé une facture que mon esprit refusait de payer depuis longtemps. Et c’est dans cet épuisement, pas dans un livre de développement personnel, que j’ai commencé à poser la vraie question : qu’est-ce que je suis en train de soigner, quand je code ? Et qu’est-ce que je suis en train de détruire, en croyant que je soigne quelque chose ?


Je n’ai pas guéri en travaillant moins. J’ai guéri en travaillant juste.

Le berger et la calebasse

Chez nous, en pays peul, les anciens ne donnent jamais une leçon directement. Ils déposent une image, et vous laissent la porter jusqu’à ce qu’elle s’ouvre en vous, au moment où vous en avez besoin.


On dit que la calebasse qui veut se remplir trop vite finit par se renverser elle-même. On dit aussi que le berger qui court après chaque chèvre perd le troupeau entier de vue. Ces images me semblaient lointaines de mon métier, jusqu’au jour où j’ai compris qu’un développeur est exactement un berger : il a un troupeau de fonctionnalités, de deadlines, de demandes, et s’il court après chacune avec la même panique, il perd le sens du troupeau — c’est-à-dire le sens de ce qu’il construit, et pour qui il le construit.

Je n’avais pas besoin d’apprendre un nouveau framework. J’avais besoin de réapprendre à marcher au rythme du berger, pas du chasseur.


Le chasseur poursuit. Le berger conduit. Et seul le berger, à la fin de la journée, ramène le troupeau entier à la maison.


Ubuntu et la palabre

Il y a une philosophie qui traverse une grande partie de notre continent et qui dit, en substance : je suis parce que nous sommes. Ubuntu.


J’ai longtemps codé comme un homme seul face à une machine seule. Mon rapport au travail était un duel. Mais le code n’a jamais été un duel — c’est une palabre. Dans la tradition de la palabre, on ne tranche pas vite. On laisse chacun parler. On laisse le silence faire son travail entre deux prises de parole, parce que le silence, dans la palabre, n’est pas un vide : c’est un espace de réflexion qu’on respecte. On cherche moins à gagner qu’à comprendre ce qui doit émerger pour que le village avance ensemble.


Le jour où j’ai accepté que mon code n’était pas un monologue de génie solitaire, mais une palabre entre mes utilisateurs, mon équipe, mon passé et mon futur, j’ai arrêté de coder contre quelque chose. J’ai commencé à coder avec.


Concrètement, cela a voulu dire m’asseoir, vraiment m’asseoir, avec les personnes qui utilisaient ce que je construisais, avant même d’ouvrir mon éditeur. Cela a voulu dire accepter qu’une fonctionnalité brillante mais incomprise n’est pas une réussite technique, c’est un échec de palabre : j’ai parlé trop vite, ou j’ai parlé seul. Depuis, avant chaque grande décision technique, je cherche au moins une voix qui n’est pas la mienne pour s’asseoir dans le cercle — pas pour ralentir le travail, mais pour qu’il porte, une fois fini, la solidité de ce qui a été pensé ensemble.


Trois vérités

La guérison n’est pas une idée. C’est une série de gestes répétés jusqu’à devenir une nouvelle nature. Je veux vous partager trois vérités que je n’oublierai plus, trois pierres que j’ai posées une à une, sans aucune prétention de méthode universelle.

01 Aucune ligne de code ne mérite d’être écrite avant que je sache, par écrit, à qui elle rend service et pourquoi. J’ai arrêté le code-réflexe. J’ai adopté le code-intention.


02 Un homme épuisé livre toujours un travail plus pauvre qu’un homme reposé qui finira demain. J’ai instauré une heure de fermeture, fixe, presque sacrée — même si la tâche n’était pas finie, parce qu’une tâche n’est jamais vraiment finie, elle ne fait que changer de forme.


03 Un historique de code qui ne montre que la perfection est un mensonge qu’on raconte à soi-même. J’ai appris à committer mes échecs autant que mes réussites, et à transformer mes revues de code en palabres, pas en tribunaux.


Au quotidien, ces trois vérités ont pris des formes très simples, presque banales.

Mon téléphone reste dans une autre pièce après une certaine heure. Les notifications qui hurlaient autrefois pour chaque message ont été remplacées par des plages que je consulte volontairement, pas des alertes qui me consultent. J’ai réappris à marcher dehors, sans écran, le temps que prend une vraie réflexion — pas une pause distraite entre deux tickets. Rien de spectaculaire. Seulement des gestes répétés assez de fois pour devenir un nouveau caractère.


Le code comme soin

Voici ce que je sais aujourd’hui, et que je ne savais pas avant cette traversée : le code n’a jamais eu besoin de prouver que j’existe. Il a seulement besoin de servir quelqu’un, quelque part, mieux qu’avant.


Quand j’écris une fonction maintenant, je ne me demande plus si elle est assez brillante pour qu’on m’admire. Je me demande si elle est assez honnête pour qu’on puisse s’y appuyer. Cette nuance a tout changé. Le perfectionnisme anxieux a laissé place à une rigueur tranquille. La vitesse compulsive a laissé place à un rythme soutenable. Je code toujours avec exigence, peut-être même davantage qu’avant, mais cette exigence vient désormais d’un lieu de soin, et non d’un lieu de peur.


Je ne dis pas que j’ai trouvé un équilibre parfait. Je marche encore, certains soirs, vers d’anciens réflexes. Mais je dis que j’ai arrêté de confondre ma valeur d’être humain avec ma vélocité de production. Et cette seule distinction a guéri quelque chose qu’aucune deadline tenue n’avait jamais réussi à guérir, aucune mise en production réussie, aucun chiffre de croissance affiché fièrement sur un tableau de bord.


Ce que je dis aux miens

Si vous êtes ici, ce soir, en train de vous reconnaître dans ce que je raconte, je veux vous dire une seule chose avec toute la fermeté dont je suis capable : votre épuisement n’est pas une preuve de sérieux. C’est un signal d’alarme que votre métier, mal compris, vous a appris à ignorer.


Vous n’avez pas besoin de coder plus pour valoir plus. Vous avez besoin de coder autrement, avec intention, avec des limites, avec une communauté qui vous tient debout au lieu de vous regarder vous épuiser en silence et applaudir votre épuisement comme une vertu.


L’Afrique francophone qui se construit aujourd’hui dans la tech n’a pas besoin de développeurs cassés qui produisent vite. Elle a besoin de bâtisseurs entiers, qui produisent juste, et qui durent assez longtemps pour voir grandir ce qu’ils ont commencé.


Et à vous, entrepreneurs, étudiants, créateurs qui n’écrivez peut-être jamais une seule ligne de code mais qui portez le même genre de fardeau, je veux dire ceci : la guérison que je décris n’est pas réservée aux développeurs. C’est la guérison de quiconque a appris à mesurer sa dignité à sa fatigue. Vous avez le droit de bâtir sans vous y sacrifier. Vous avez le droit de fermer le dossier, l’atelier, la boutique, le tableau de bord, à une heure fixe, et de rester un entrepreneur sérieux. La rigueur et l’épuisement ne sont pas synonymes, même si on nous a longtemps fait croire le contraire, ici comme ailleurs.


Clôture

Je termine par où j’ai commencé, mais avec un cœur différent.

Je m’appelle Baldé Amadou Dioulde, je code depuis Conakry, et mon clavier n’est plus un confessionnal où je me punis. C’est devenu un endroit où je me tiens debout, en paix avec ce que je construis et avec celui qui le construit.


Les anciens disent que l’arbre qui veut grandir vite casse, mais que l’arbre qui pousse lentement, racine d’abord, finit par abriter tout le village sous son ombre.


Je ne sais pas encore quelle ombre portera ce que je construis. Mais je sais, enfin, que je ne mourrai pas en essayant de le savoir trop vite.

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Développeur · Fondateur de Mflexion · Conakry, Guinée

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